Ce billet part d'une interrogation personnelle un peu ingénue : y a-t-il dans mon établissement une volonté du proviseur et de son adjoint (qui préparent tous deux au mois de juillet la répartition des élèves entre les différentes secondes) de faire des classes de niveau? Si tel est le cas elle n'est pas revendiquée par la direction qui affirme veiller dans chaque classe et chaque année à un brassage de nos futurs élèves en mélangeant les origines géographiques des collèges dont ils sont issus.
Or il se trouve cette année que le niveau des secondes est très contrasté. Il y a en particulier une classe qui se distingue tant des autres par son attitude générale studieuse qu'une collègue et amie l'a baptisée "la classe Potemkine" (du nom de l'officier russe tsariste que l'Histoire associe aux "mises en scène de façades de villages prospères sur une réalité misérable" *).
Nous, enseignants, avons tôt fait de remarquer cette situation inhabituelle dans le lycée et de faire savoir notre étonnement au proviseur en réunion. Un des arguments avancé par lui pour expliquer cet étrange phénomène est la mise en place de la réforme des lycées (qui concerne pour cette rentrée 2010 uniquement les secondes).
Soyons plus explicite : la ségrégation entre bons et mauvais élèves serait une sorte de processus naturel pervers induit par le jeu du choix des options d'exploration effectué par les élèves et leurs familles. Il faut savoir en effet que parmi les nouveautés introduites par cette réforme (**) il y a deux nouvelles options à choisir parmi plusieurs (soit dit en passant ces options sont aussi nouvelles pour les professeurs chargés de les enseigner que pour les familles qui ont du les choisir au mois de juin dernier). Bref, tous les bons élèves auraient choisi les mêmes options, idem pour les mauvais et l'intersection entre les deux groupes se réduirait à l'ensemble vide ou presque!
Le professeur de littérature parlerait sûrement de Deus ex machina, celui d'anglais de "ghost in the machine" peut-être et moi avec ma formation de physicien de la matière condensée je pourrais m'exclamer : " Ô le joli phénomène collectif d'auto-organisation " (***)!
Bon tout ça est très savant mais à l'aristocratie des arguments théoriques je répondrais en bon expérimentateur par la tyrannie des faits. J'ai donc pris un peu de temps pour regarder d'une classe à l'autre s'il y avait de grandes disparités dans le choix des options : eh bien la réponse est NON...
* Pour se rafraîchir les idées sur (ou approfondir) le sujet du général Potemkine et ses villages en croisant deux informations... : http://fr.wikipedia.org/wiki/Grigori_Potemkine
http://fr.wikipedia.org/wiki/Village_Potemkime
** Pour en savoir plus sur la réforme du lycée dans sa version officielle:
http://www.education.gouv.fr/pid23519/la-reforme-lycee.html
*** Pour apprendre des choses sur la physique de l'auto-organisation sous un angle original : http://www.hypergeo.eu/spip.php?article288
mardi 30 novembre 2010
dimanche 21 novembre 2010
La chute de l'empire quantitatif ou la docimologie nous a tuER.
Il a été question ces derniers temps de supprimer ou du moins de remettre en question les notes à l'école primaire. Je n'ai jamais enseigné ni assisté pendant ma formation à des cours à ce niveau (alors qu'en IUFM j'ai passé une journée en maternelle pour un stage d'observation et j'y ai beaucoup appris) donc je me garderai de tout jugement sur ce point précis...
Il n'empêche, et c'est peut-être un maronnier comme le disent les journalistes de tout sujet remis périodiquement sur le tapis, les problèmes liés aux notes pour évaluer les élèves méritent d'être abordés dans une perspective plus large, particulièrement aujourd'hui où les chiffres et les ordinateurs qui les stockent et les traitent sont partout et les cerveaux humains pour les interpréter, comparer et critiquer les modèles qui leur donnent sens à peu près nulle part.
Le sujet des notes à l'école est vaste, une science s'y attelle : la docimologie (*), elle donne du grain à moudre au débat. Il sera long car toutes les têtes sont déformées par l'importance disproportionnée attribuée aux notes: et plus encore celles des élèves et des parents que des professeurs!
Les mathématiques et les nombres sont universels: cette qualité dont ils jouissent nous joue un très mauvais tour à nous enseignants. C'est que nos parents d'élèves ne comprennent pas toujours, et c'est un euphémisme, les subtilités de la "langue des appréciations" que nous employons sur les copies ou bulletins scolaires de sorte qu'ils se rabattent le plus souvent sur les notes pour comprendre l'évolution scolaire de leurs chers têtes blondes.
Par ailleurs je pense aussi que ce sont les professeurs de lettre et de philosophie qui ont le plus à pâtir de cette nécessité d'évaluer par des notes car ils emploient plus ou moins consciemment il me semble une échelle de notes qui n'est pas linéaire mais plutôt exponentielle. Dit un peu plus simplement et en forçant à peine le trait : l'intervalle entre le dix et le vingt de leur échelle est souvent celui qu'il y a entre les mesures dix et cent voir un et l'infini pour certains. Je pense que la revalorisation des filières littéraires gagnerait infiniment à se débarasser des nombres pour les évaluations : elles prouveraient ainsi la revalorisation de la langue argumentaire justement. En disant cela je me place bien sûr à mi-chemin entre l'uchronie et l'utopie mais à quelle distance du futur? L'avenir le dira.
Note: (*) http://www.PedagoPsy.eu/docimologie.htm
Remarque : la première partie du titre est une double référence à un film (j'ai un goût immodéré pour le cinéma) et à la civilisation américaine qui est à ma connaissance celle qui a poussé le plus loin le culte du quantitatif: la crise économique actuelle en est le plus grâve symptôme je pense.
La seconde partie du titre reprend une formule un peu facile aussi ai-je volontairement souligné l'erreur d'orthographe par l'utilisation de majuscules. De plus cette formule pourrait faire croire que le texte qui suit incrimine la docimologie or il n'en est rien, c'est même tout le contraire comme on peut le voir dans le corps du billet. Par ailleurs l'identification du " nous " du titre est laissée à la libre interprétation du lecteur...
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Il n'empêche, et c'est peut-être un maronnier comme le disent les journalistes de tout sujet remis périodiquement sur le tapis, les problèmes liés aux notes pour évaluer les élèves méritent d'être abordés dans une perspective plus large, particulièrement aujourd'hui où les chiffres et les ordinateurs qui les stockent et les traitent sont partout et les cerveaux humains pour les interpréter, comparer et critiquer les modèles qui leur donnent sens à peu près nulle part.
Le sujet des notes à l'école est vaste, une science s'y attelle : la docimologie (*), elle donne du grain à moudre au débat. Il sera long car toutes les têtes sont déformées par l'importance disproportionnée attribuée aux notes: et plus encore celles des élèves et des parents que des professeurs!
Les mathématiques et les nombres sont universels: cette qualité dont ils jouissent nous joue un très mauvais tour à nous enseignants. C'est que nos parents d'élèves ne comprennent pas toujours, et c'est un euphémisme, les subtilités de la "langue des appréciations" que nous employons sur les copies ou bulletins scolaires de sorte qu'ils se rabattent le plus souvent sur les notes pour comprendre l'évolution scolaire de leurs chers têtes blondes.
Par ailleurs je pense aussi que ce sont les professeurs de lettre et de philosophie qui ont le plus à pâtir de cette nécessité d'évaluer par des notes car ils emploient plus ou moins consciemment il me semble une échelle de notes qui n'est pas linéaire mais plutôt exponentielle. Dit un peu plus simplement et en forçant à peine le trait : l'intervalle entre le dix et le vingt de leur échelle est souvent celui qu'il y a entre les mesures dix et cent voir un et l'infini pour certains. Je pense que la revalorisation des filières littéraires gagnerait infiniment à se débarasser des nombres pour les évaluations : elles prouveraient ainsi la revalorisation de la langue argumentaire justement. En disant cela je me place bien sûr à mi-chemin entre l'uchronie et l'utopie mais à quelle distance du futur? L'avenir le dira.
Note: (*) http://www.PedagoPsy.eu/docimologie.htm
Remarque : la première partie du titre est une double référence à un film (j'ai un goût immodéré pour le cinéma) et à la civilisation américaine qui est à ma connaissance celle qui a poussé le plus loin le culte du quantitatif: la crise économique actuelle en est le plus grâve symptôme je pense.
La seconde partie du titre reprend une formule un peu facile aussi ai-je volontairement souligné l'erreur d'orthographe par l'utilisation de majuscules. De plus cette formule pourrait faire croire que le texte qui suit incrimine la docimologie or il n'en est rien, c'est même tout le contraire comme on peut le voir dans le corps du billet. Par ailleurs l'identification du " nous " du titre est laissée à la libre interprétation du lecteur...
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Réforme impossible, Révolution improbable
Faire grève est assez peu dans mes habitudes. Pourquoi me demande une collègue et amie? Voici une tentative de réponse très subjective.
Dans la grande geste familiale que me racontait petit mon père lors de longs trajets nocturnes automobiles il était parfois question de ce qu'il avait vu et vécu lors de ce fameux "joli mois de Mai" alors qu'il était encore étudiant en médecine dans une grande ville (d'une lointaine province orientale mais se réclamant de France)...Je me souviens: d'un grand drapeau noir flottant sur le palais de l'université tout près du centre-ville, d'un clochard placé en tête d'un cortège estudiantin, première victime des coups de matraques des CRS car trop aviné pour les avoir vu charger, celui-la même qui dormait autrefois dehors sous l'escalier du grand amphitéâtre et qui couchait maintenant au chaud dans la faculté occupée...et mille autres choses encore. Il me raconte cela pour me mettre en garde pensais-je alors. Même s'il ne regrettait pas d'avoir pris part aux évènements de 68 il gardait un sentiment d'amertume face à tous les défauts de la nature humaine qu'il avait pu voir se manifester dans cette occasion.
Aujourd'hui j'observe parfois, avec les yeux de mon père sûrement, des comportements qui m'empêchent de faire front avec des collègues lorsqu'ils nous appellent à la grève, lorsqu'ils se heurtent à la majorité silencieuse qui n'a pas été bercée au souvenir des grandes victoires sociales parfois remportées grâce à ce noble moyen d'expression, cette liberté fondamentale du citoyen français : le droit de grêve (http://www.vie-publique.fr/decouverte-institutions/citoyen/approfondissements/droit-greve.html)...(à suivre?)
Dans la grande geste familiale que me racontait petit mon père lors de longs trajets nocturnes automobiles il était parfois question de ce qu'il avait vu et vécu lors de ce fameux "joli mois de Mai" alors qu'il était encore étudiant en médecine dans une grande ville (d'une lointaine province orientale mais se réclamant de France)...Je me souviens: d'un grand drapeau noir flottant sur le palais de l'université tout près du centre-ville, d'un clochard placé en tête d'un cortège estudiantin, première victime des coups de matraques des CRS car trop aviné pour les avoir vu charger, celui-la même qui dormait autrefois dehors sous l'escalier du grand amphitéâtre et qui couchait maintenant au chaud dans la faculté occupée...et mille autres choses encore. Il me raconte cela pour me mettre en garde pensais-je alors. Même s'il ne regrettait pas d'avoir pris part aux évènements de 68 il gardait un sentiment d'amertume face à tous les défauts de la nature humaine qu'il avait pu voir se manifester dans cette occasion.
Aujourd'hui j'observe parfois, avec les yeux de mon père sûrement, des comportements qui m'empêchent de faire front avec des collègues lorsqu'ils nous appellent à la grève, lorsqu'ils se heurtent à la majorité silencieuse qui n'a pas été bercée au souvenir des grandes victoires sociales parfois remportées grâce à ce noble moyen d'expression, cette liberté fondamentale du citoyen français : le droit de grêve (http://www.vie-publique.fr/decouverte-institutions/citoyen/approfondissements/droit-greve.html)...(à suivre?)
samedi 20 novembre 2010
"On n'est pas obligé d'étre illétré pour être un bon scientifique" (*)
Des élèves de première scientifique s'adressent à leur professeur, ici et maintenant, à quelques lieues de Paris, dans un lycée au ban de la grande Cité:
"Mais Madame ça sert à quoi pour nous ce qu'on étudie en Français?"
A ma collègue de Français et à toi ami(e) qui me lit, voici ce que dit Laurent Lafforgue, un chercheur mathématicien français contemporain: http://www.ihes.fr/~lafforgue/textes/pourlascience.pdf.
Post tapuscriptum: le titre est une adresse à des lycéens par un collègue de sciences que j'ai prise au vol lors d'une conférence réunissant des membres de l'union des professeurs de physique et de chimie (UdPPC) et qui s'est tenue à Reims en octobre 2010.
"Mais Madame ça sert à quoi pour nous ce qu'on étudie en Français?"
A ma collègue de Français et à toi ami(e) qui me lit, voici ce que dit Laurent Lafforgue, un chercheur mathématicien français contemporain: http://www.ihes.fr/~lafforgue/textes/pourlascience.pdf.
Post tapuscriptum: le titre est une adresse à des lycéens par un collègue de sciences que j'ai prise au vol lors d'une conférence réunissant des membres de l'union des professeurs de physique et de chimie (UdPPC) et qui s'est tenue à Reims en octobre 2010.
Introduction en forme de conjugaison
Je réforme
tu te refermes
il déforme
nous nous efforçons
vous vous défoncez
ils s'enfoncent
et si on s'informait?
tu te refermes
il déforme
nous nous efforçons
vous vous défoncez
ils s'enfoncent
et si on s'informait?
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